Nos technologies du quotidien nous rendent-elles heureux ?

Est-ce que mon smartphone, ma tablette, mes réseaux sociaux me rendent heureux ? Pas «satisfait». Pas «diverti». Pas «informé». Heureux.

Penser l’eudaimonia à l’ère du smartphone

Il y a une question que nous évitons soigneusement. Pas parce qu’elle est compliquée, mais parce que la réponse risque de nous déranger. La voici : est-ce que mon smartphone, ma tablette, mes réseaux sociaux me rendent heureux ? Pas « satisfait ». Pas « diverti ». Pas « informé ». Heureux. Au sens profond du terme : est-ce que ces objets que je touche des centaines de fois par jour contribuent à une vie qui vaut la peine d’être vécue ?

Les philosophes grecs avaient un mot pour ce genre de bonheur-là. Ils l’appelaient eudaimonia : l’épanouissement, la réalisation de soi, la vie florissante. Ce n’est pas le plaisir immédiat qu’on ressent en déballant un colis ou en recevant un like. C’est quelque chose de plus lent, de plus durable, de plus exigeant. Aristote, dans l’Éthique à Nicomaque, soutenait que l’eudaimonia était le but ultime de toute vie humaine, et que ce n’était pas une affaire de satisfaction des désirs, mais de formation de l’âme à désirer les bonnes choses.

La question que je voudrais poser dans cet article est celle-ci : 

Peut-on concevoir et utiliser des technologies du quotidien qui soutiennent ce genre de bonheur-là ? Et si oui, à quoi ressemblent-elles ?

Le paradoxe du progrès : plus d’écrans, pas plus de bonheur

Commençons par un constat troublant. Robert E. Lane, professeur émérite de science politique à Yale, a passé des années à compiler des données sur le bonheur dans les démocraties de marché. Sa conclusion, publiée en 2000 dans The Loss of Happiness in Market Democracies, est sans appel : dans les économies avancées, les principales sources de bien-être sont les amitiés et une bonne vie de famille. Une fois au-dessus du seuil de pauvreté, un revenu plus élevé ne contribue presque plus au bonheur. Et le plus préoccupant : à mesure que la prospérité matérielle augmente, on observe une érosion de la solidarité familiale et de l’intégration communautaire, accompagnée d’une méfiance croissante entre les individus et envers les institutions. (Lane, Robert E., The Loss of Happiness in Market Democracies, Yale University Press, 2000.)

Ce constat est d’autant plus frappant qu’il concerne la période qui précède l’avènement du smartphone. Depuis, les écrans se sont multipliés, le temps d’attention s’est fragmenté, et les interactions sociales sont de plus en plus médiatisées par des plateformes dont le modèle économique repose sur la captation de notre attention.

Adam Briggle, Philip Brey et Edward Spence, dans l’introduction de The Good Life in a Technological Age (2012), replacent ce paradoxe dans une perspective historique. Ils rappellent que la vision occidentale moderne du bonheur, repose sur l’idée que le chemin vers une vie bonne passe par le contrôle technologique de la nature. Cette vision s’oppose frontalement à celle d’Aristote, pour qui l’eudaimonia est une affaire de formation intérieure, pas de maîtrise extérieure. Elle s’oppose aussi à celle du Bouddha, qui enseigne que la souffrance naît de l’attachement aux choses.

Les auteurs formulent le problème avec une clarté qui mérite d’être méditée : les adolescents d’aujourd’hui seraient malheureux dans un foyer des années 1950, mais cela ne signifie pas que les adolescents des années 1950 étaient malheureux. Ce qui est salué comme progrès exponentiel pourrait n’être qu’une course interminable sur le « tapis roulant hédonique » : les technologies créent leurs propres besoins et désirs, et ce qui ressemble à une avancée n’est peut-être qu’une adaptation perpétuelle à un environnement matériel changeant, sans gain net de bien-être. (Briggle, Adam, Brey, Philip, et Spence, Edward, « Introduction », dans The Good Life in a Technological Age, Routledge, 2012, p. 1-11.)

 

L’expérience médiatisée : quand l’écran s’interpose

Valerie Tiberius, philosophe à l’Université du Minnesota, a consacré un chapitre du même ouvrage aux téléphones portables, aux iPods et au bien-être subjectif. Son point de départ est une observation que chacun peut vérifier dans sa propre vie : il est devenu rare de vivre une expérience qui ne soit pas interrompue par un appel ou une notification, accompagnée de « réels », ou filtrée par l’objectif de notre smartphone.

Tiberius ne verse pas dans la nostalgie. Elle reconnaît que nous apprécions ces médiations technologiques et que les plus jeunes n’ont souvent connu rien d’autre. Mais elle soupçonne que quelque chose d’important se perd. En photographiant constamment la montagne, on rate peut-être sa beauté. En conversant avec un ami au rythme des sonneries et des notifications, on change la nature même de la conversation. En marchant avec une connexion permanente dans les oreilles, on se coupe du lieu où l’on se trouve et des gens qu’on y croise.

Ce qui rend son analyse intéressante, c’est qu’elle ne repose pas sur un jugement moral hautain. Elle utilise sa propre théorie du bien-être, fondée sur les valeurs, pour montrer que certaines expériences technologiquement médiatisées ne nous font pas du bien, même si nous les désirons, précisément parce qu’elles ne correspondent pas à nos valeurs les plus profondes. On peut vouloir scroller sur Instagram tout en sachant, au fond, que ce n’est pas la vie qu’on veut mener. Ce décalage entre ce qu’on désire et ce qu’on valorise est au cœur du problème.(Tiberius, Valerie, « Cell Phones, iPods, and Subjective Well-Being », dans The Good Life in a Technological Age, Routledge, 2012, p. 181-191.)

Trois grilles pour penser nos gadgets

Avant de chercher des solutions, il faut se donner les bons outils d’analyse. Trois cadres théoriques, issus des sources que j’ai étudiées, permettent de penser nos technologies quotidiennes avec une certaine rigueur.

1. « Choses focales » contre « dispositifs » : la grille de Borgmann

Le philosophe américain Albert Borgmann a introduit une distinction devenue classique en philosophie de la technologie : celle entre les « choses » (things) et les « dispositifs » (devices). Un dispositif, au sens de Borgmann, est un artefact technologique qui livre un résultat en rendant invisible le processus qui le produit. Il décharge l’utilisateur de tout effort, de toute attention, de tout engagement. Un chauffage central est un dispositif : il produit de la chaleur sans qu’on ait à comprendre comment, ni à participer au processus. Un feu de bois dans une cheminée est une « chose focale » : il demande du savoir-faire, de l’attention, une présence physique, et il crée un lieu de rassemblement.

La thèse de Borgmann, telle que la résument Eric Higgs, Andrew Light et David Strong dans Technology and the Good Life? (2000), est que la multiplication des dispositifs a déplacé et appauvri les choses focales dans nos vies, et avec elles la qualité de notre expérience.

Appliquée à nos écrans, cette distinction est éclairante. Le smartphone est le dispositif par excellence : il livre de l’information, du divertissement, de la communication, sans exiger de nous presque aucun engagement. Il suffit de toucher, de scroller, de glisser. Pas de friction, pas de savoir-faire, pas de résistance. Et c’est précisément cette absence de friction qui le rend potentiellement appauvrissant.(Higgs, Eric, Light, Andrew, et Strong, David, « Introduction: Technology and the Good Life? », dans Technology and the Good Life?, University of Chicago Press, 2000, p. 1-17.)

2. La valeur eudaimonique : la grille de Spence

Edward Spence, philosophe à l’Université Charles Sturt (Australie), propose une approche complémentaire. Dans un article de 2011, il développe un modèle d’évaluation qu’il appelle EMEGOT (Eudaimonic Model for Evaluating the Goodness of Technology). Son argument est le suivant : une technologie n’a pas de valeur inconditionnelle en elle-même. Sa valeur est conditionnelle, et elle dépend de sa capacité à contribuer à la vie bonne des individus et de la société. Cette capacité, il l’appelle la « valeur eudaimonique » de la technologie.

Pour évaluer cette valeur, Spence mobilise la notion de sagesse (wisdom), qu’il définit comme une méta-connaissance réflexive, une vertu de second ordre qui permet à la fois de concevoir ce qu’est une vie bonne et de guider sa réalisation. La sagesse, selon lui, fonctionne comme une « méta-technologie du soi » : elle oriente le choix et la conception des technologies de premier ordre vers celles qui ont la plus haute valeur eudaimonique.

Spence ajoute une condition matérielle essentielle : au XXIe siècle, une vie bonne doit être une vie soutenable. Une technologie qui crée des désirs non soutenables, en consommant des ressources de façon non viable, est potentiellement autodestructrice et donc incapable de mener à l’eudaimonia. C’est ce qu’il appelle « la tragédie de la technologie » : la technologie censée résoudre le problème de la vie bonne peut aussi l’aggraver en créant une prolifération de désirs artificiels et énergivores. (Spence, Edward H., « Is Technology Good for Us? A Eudaimonic Meta-Model for Evaluating the Contributive Capability of Technologies for a Good Life », Nanoethics, vol. 5, 2011, p. 335-343.)

3. Six questions pour tester l’eudaimonia : l’échelle ETES

L’équipe de Paweł Woźniak et ses collègues (Chalmers University, Utrecht University, LMU Munich, entre autres) a transformé ces réflexions philosophiques en un outil pratique. En 2023, ils ont développé et validé l’ETES (Eudaimonic Technology Experience Scale), un questionnaire de six items qui mesure dans quelle mesure une technologie interactive soutient l’expérience eudaimonique.

L’échelle repose sur deux facteurs. Le premier, « objectifs eudaimoniques », évalue si la technologie aide l’utilisateur à apprendre des choses nouvelles, à poursuivre ses aspirations, et à avancer vers ses objectifs. Le second, « connaissance de soi », évalue si la technologie favorise la connexion avec ses sentiments profonds, le sentiment d’être en contact avec qui on est vraiment, et l’impression que ses choix expriment son « vrai soi ».

Ce qui est remarquable dans ce travail, c’est la conclusion des auteurs : les technologies ne sont probablement pas eudaimoniques en elles-mêmes. Aucune technologie n’est intrinsèquement porteuse de sens, tout comme aucune n’est intrinsèquement pragmatique ou hédonique. L’expérience eudaimonique peut être soutenue par un design attentif, mais elle dépend aussi de la disposition de l’utilisateur. Par ailleurs, les auteurs reconnaissent que la technologie ne couvre qu’un sous-ensemble restreint de l’expérience eudaimonique globale : l’eudaimonia est originellement une qualité liée à la vie de l’esprit et du caractère, et l’activité principalement orientée vers la tâche qu’est l’usage technologique ne peut en aborder que certaines facettes. (Woźniak, Paweł W. et al., « Quantifying Meaningful Interaction: Developing the Eudaimonic Technology Experience Scale », DIS ’23, ACM, 2023, p. 1904-1914.)

 

Le « tapis roulant hédonique » de nos écrans

Ces cadres théoriques permettent de comprendre un mécanisme que la plupart d’entre nous connaissent par expérience sans toujours le nommer : le cycle hédonique de nos achats technologiques.

Lindsey Patterson et Robert Biswas-Diener, dans leur chapitre « Consuming Happiness » (dans Brey et al., 2012), analysent ce mécanisme avec précision. Ils montrent que les achats matériels produisent un pic de satisfaction de courte durée, suivi d’une adaptation rapide et d’un désir pour le modèle suivant. C’est le « hedonic treadmill » appliqué à nos gadgets : on est ravi de son nouveau téléphone pendant quelques semaines, puis on s’y habitue, puis on commence à regarder le suivant. Le marché, en introduisant sans cesse des produits censés être encore meilleurs, entretient ce cycle.

Mais les auteurs identifient une exception importante : les achats « expérientiels », ceux qui sont faits avec l’intention de créer ou d’accéder à une expérience de vie significative, peuvent avoir un impact positif durable. Un vélo acheté pour profiter des dimanches en plein air, un voyage, une formation. Trois raisons expliquent cette différence : on s’adapte moins à une expérience qu’à un objet, les expériences sont moins facilement comparables à des alternatives (donc moins sujettes au regret), et les expériences cultivent souvent des relations sociales (Patterson, Lindsey et Biswas-Diener, Robert, « Consuming Happiness », dans The Good Life in a Technological Age, Routledge, 2012, p. 147-155.)

Cette distinction est précieuse. Elle suggère qu’un outil technologique dont l’usage principal est de soutenir une expérience significative (lire, écrire, apprendre, réfléchir) a de meilleures chances d’échapper au tapis roulant hédonique qu’un outil dont l’usage principal est de livrer du divertissement jetable.

Edward Spence pousse l’analyse plus loin dans le même ouvrage avec son modèle néo-épicurien. Il distingue trois catégories de désirs : les désirs nécessaires et naturels (se nourrir, se loger, accéder à l’information essentielle), les désirs naturels mais non nécessaires (le confort, le luxe modéré), et les désirs « vains » (la richesse excessive, la célébrité, le pouvoir). La technologie, observe-t-il, a tendance à créer des désirs de la deuxième et de la troisième catégorie : l’écran plat toujours plus grand, le smartphone toujours plus puissant, la connexion toujours plus rapide. Ces désirs ne sont pas mauvais en soi, mais ils sont potentiellement non soutenables et, surtout, ils ne contribuent pas nécessairement à l’eudaimonia. (Spence, Edward, « Consumption and Sustainability: A Neo-Epicurean Approach to a Sustainable Good Life in a Technological World », dans The Good Life in a Technological Age, Routledge, 2012, p. 168-180.)

Et si une tablette e-ink était une technologie eudaimonique ?

Après ce parcours théorique, il est temps de poser le pied sur un terrain concret. Je voudrais prendre l’exemple d’un type d’objet technologique particulier, la tablette à encre électronique (e-ink), pour illustrer à quoi pourrait ressembler une technologie du quotidien à haute valeur eudaimonique.

Précisons d’emblée : il ne s’agit pas de faire l’apologie d’un produit ou d’une marque. Il s’agit de prendre un objet réel et de le soumettre aux grilles d’analyse que nous avons construites, pour voir si l’argument tient.

Ce que l’e-ink fait à notre attention

Une tablette e-ink utilise un écran qui reproduit l’apparence de l’encre sur du papier. Contrairement aux écrans LCD ou OLED, qui émettent de la lumière et se rafraîchissent des dizaines de fois par seconde même lorsqu’on lit un texte fixe, l’écran e-ink ne consomme de l’énergie que lorsqu’on tourne la page. Entre deux pages, l’image est aussi stable que de l’encre imprimée.

Cette différence n’est pas seulement une question de confort visuel. Une étude de Benedetto et al. (2013), publiée dans PLOS ONE, a comparé la lecture sur e-ink et sur LCD en mesurant la fatigue visuelle. Les résultats montrent que la lecture prolongée sur e-ink produit moins de fatigue oculaire que sur LCD. (Benedetto, S., Drai-Zerbib, V., Pedrotti, M. et al., « E-Readers and Visual Fatigue », PLOS ONE, 8(12), 2013. DOI : 10.1371/journal.pone.0083676)

Mais l’effet le plus intéressant est peut-être celui que l’e-ink produit sur l’attention. Les tablettes e-ink conçues spécifiquement pour la lecture et la prise de notes (on pense à reMarkable, Supernote, ou encore Boox) sont dépourvues, ou peuvent être dépourvues, de notifications, de réseaux sociaux, de flux d’images animées. Leur lenteur même, souvent perçue comme un défaut, devient un atout : elle décourage le multitâche et le scrolling compulsif. On ne zappe pas sur un écran e-ink. On lit. On écrit. On annote. On réfléchit.

Le test Borgmann : chose focale ou dispositif ?

Reprenons la grille de Borgmann. Un smartphone est un dispositif presque pur : il livre une infinité de résultats (communication, information, divertissement, navigation, paiement) sans exiger de son utilisateur aucun engagement particulier. Tout est conçu pour minimiser la friction.

Une tablette e-ink dédiée à la lecture et à l’écriture fonctionne différemment. Elle demande de choisir ce qu’on va lire avant de l’ouvrir. Elle demande de l’attention soutenue, car l’écran ne récompense pas le survol rapide. Elle demande un engagement avec le contenu, car il n’y a rien d’autre à faire dessus. En ce sens, elle se rapproche davantage d’une « chose focale » que d’un « dispositif » : elle requiert une forme de savoir-faire (choisir ses lectures, organiser ses notes, écrire), elle crée un espace de concentration, elle favorise une relation de qualité avec le contenu plutôt qu’une consommation quantitative.

Ce n’est évidemment pas un livre papier. Mais c’est un objet technologique qui, par son design, réintroduit de la friction volontaire dans notre rapport à l’information. Et cette friction, loin d’être un défaut, est peut-être la condition même de l’attention.

Le test ETES : six questions, six réponses

Soumettons maintenant la tablette e-ink au test de l’échelle ETES de Woźniak et al. Imaginons un usage typique : lire des livres et des articles de fond, annoter des passages, tenir un journal de réflexion, écrire des textes (par exemple pour un blog :D).

Sur le facteur « objectifs eudaimoniques » :

  1. Est-ce que j’utilise cet outil pour apprendre des choses nouvelles ? Oui, si je l’utilise pour lire des ouvrages qui m’ouvrent l’esprit.
  2. Est-ce que je l’utilise pour poursuivre mes aspirations ? Oui, si mes aspirations incluent la compréhension du monde, la réflexion, la création.
  3. Est-ce qu’il me stimule vers mes objectifs ? Oui, dans la mesure où sa conception même (absence de distractions, qualité de lecture proche du papier) me maintient dans une activité orientée vers un but.

Sur le facteur « connaissance de soi » :

  1. Est-ce que je me sens connecté à mes sentiments profonds en l’utilisant ? Tenir un journal sur e-ink, annoter des textes qui résonnent avec mes convictions, écrire des réflexions personnelles, tout cela favorise l’introspection.
  2. Est-ce que je me sens en contact avec qui je suis vraiment ? Un outil qui me renvoie à mes lectures et à mes écrits, plutôt qu’à un flux algorithmique de contenus choisis par d’autres, me maintient plus près de mes propres choix.
  3. Est-ce que mes choix d’usage expriment mon « vrai soi » ? Dans la mesure où c’est moi qui décide ce que je lis et ce que j’écris, sans recommandation algorithmique, la réponse est plus souvent positive qu’avec un smartphone.

Le test néo-épicurien : quel type de désir ?

Enfin, passons la tablette e-ink au filtre de Spence. Quel type de désir satisfait-elle ? L’accès à la connaissance et à l’information est un désir de type A dans la classification de Spence : nécessaire et naturel. La tablette e-ink satisfait ce désir sans en créer d’autres de type B ou C. Pas de flux algorithmique qui fabrique de nouvelles envies. Pas de publicité. Pas de course au dernier modèle dictée par des cycles marketing trimestriels. Pas de réseau social intégré qui génère des besoins de validation. L’objet reste au service du besoin qu’il est censé satisfaire, sans déborder vers la création de désirs parasites.

Par contraste, un smartphone ou une tablette classique, même utilisés pour lire, embarquent avec eux tout l’écosystème des notifications, des applications, des sollicitations. L’intention de lire est constamment menacée par la tentation de vérifier un message, de consulter un réseau social, de répondre à une notification. L’outil est conçu pour le multitâche ; il satisfait un désir (lire) tout en en créant une dizaine d’autres.

Nuance nécessaire : l’objet n’est pas eudaimonique, l’usage l’est

Il serait malhonnête de terminer sans nuancer.

Les auteurs de l’ETES eux-mêmes insistent sur ce point : aucune technologie n’est eudaimonique en soi. Une tablette e-ink peut parfaitement devenir un objet de consumérisme technologique si on l’achète pour le plaisir de posséder le dernier modèle, ou un prétexte pour accumuler des livres qu’on ne lira jamais, ou un symbole de distinction sociale (le minimalisme comme luxe). L’objet ne garantit rien. C’est l’usage conscient de l’objet qui fait la différence.

Et c’est ici que la notion de sagesse de Spence reprend tout son sens. La sagesse comme « méta-technologie du soi », ce n’est pas un concept abstrait. C’est la capacité de se poser, avant chaque choix technologique, une question simple : est-ce que cet outil, tel que je compte l’utiliser, contribue à la vie que je veux mener ? Est-ce qu’il m’aide à devenir qui je veux être ? Ou est-ce qu’il me distrait de cette question ?

La tablette e-ink n’est pas la réponse. C’est un exemple. Un exemple de ce à quoi pourrait ressembler une technologie conçue non pas pour capter l’attention, mais pour la soutenir. Non pas pour créer des désirs, mais pour servir ceux qu’on a déjà. Non pas pour divertir, mais pour approfondir.

Si les philosophes grecs avaient raison, si l’eudaimonia est vraiment le but ultime de la vie humaine, alors la question n’est pas de savoir si nous devons utiliser la technologie, mais comment nous devons la choisir. Et cette question-là, aucun algorithme ne peut y répondre à notre place.

Sources

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