Si vous avez regardé The Social Dilemma, vous savez que la dépendance au smartphone n’est pas une question de volonté. Elle est architecturale : ces appareils donnent accès, via les réseaux sociaux, à du contenu conçu pour vampiriser l’attention, grâce à des algorithmes entraînés précisément dans ce but. Se dégager de cette emprise demande parfois de changer d’outil, pas seulement d’habitude.
C’est ce qui m’a amenée à tester un Punkt MP02 — un dumbphone, c’est-à-dire un téléphone aux fonctionnalités volontairement limitées, pensé pour une expérience plus minimaliste et moins addictive. Je l’ai utilisé pendant presque une année.
Dumb Human + Smart Phone VS Smart Human + Dumb Phone
Hu-Tech
Ce que j’ai vécu
Pendant la semaine, le Punkt MP02 a servi de second téléphone — un moyen de faire des pauses déconnectées, en soirée notamment. Le week-end, il est devenu mon seul téléphone, et c’était l’objectif : couper vraiment.
Se passer d’un smartphone en semaine s’est révélé plus difficile que prévu, surtout pour des raisons professionnelles. Mon travail suppose d’être joignable via des messageries que je ne choisis pas — WhatsApp, Microsoft Teams. Le droit à la déconnexion est un vrai droit, mais il se heurte à des réalités concrètes. Le Punkt MP02 m’a permis de comprendre, par contraste, que cette déconnexion complète avait quelque chose de salutaire.
Les premiers jours ont été marqués par ce que j’appellerais des moments de flottement. La frustration de ne pas pouvoir vérifier une information sur Internet. La maladresse de retaper en T9 (1) le moindre message. L’étrange sensation d’observer les gens dans le bus, dans les cafés, tous le regard baissé sur leur smartphone — une image que je n’avais jamais vue aussi clairement parce que j’en faisais partie. La question un peu absurde de savoir si mes amis m’avaient oubliée, parce que je n’avais plus WhatsApp. Et, paradoxalement, la découverte que j’avais subitement plus de temps et d’espace mental — sans savoir quoi en faire.
Avant de réaliser, au bout de quelques semaines, qu’on survit très bien à cette expérience. Et qu’elle fait du bien.
(1) T9 (pour « texte sur 9 touches ») : système de saisie de messages combinant des groupes de lettres sur chaque touche numérique et un système de prédiction de mots. Utilisé sur les téléphones avant l’ère des écrans tactiles.
Le défi le plus difficile : Signal
Le vrai obstacle de l’expérience a été la perte de contact temporaire avec certaines personnes. Le Punkt MP02 permet de se connecter à Signal via son application native Pigeon. J’avais donc demandé à mes proches de télécharger Signal pour rester en contact.
Certains ont refusé.
Cette résistance m’a interpellée. Pourquoi est-il si difficile de quitter WhatsApp, même le temps d’un test, même pour une application plus respectueuse de la vie privée ?
La réponse est dans les chiffres. En 2022, WhatsApp comptait 2,4 milliards d’utilisateurs. Signal, 40 millions. (Source : Statista, 2022.) Il est parfaitement rationnel, d’un point de vue pratique, de rester sur la messagerie qui couvre 90 % de vos contacts. Ce n’est pas de l’inconscience, c’est de la friction sociale. Et cette friction est une des raisons pour lesquelles la slow-tech ne peut pas reposer uniquement sur des choix individuels.
WhatsApp vs Signal : une différence qui compte
L’expérience m’a aussi poussée à mieux comprendre ce que ces messageries font réellement de nos données.
WhatsApp chiffre les messages de bout en bout — c’est réel et c’est un point positif. Mais Meta, qui détient WhatsApp, collecte en parallèle des métadonnées : qui vous contactez, quand, depuis où, avec quelle fréquence. Ces données sont partagées avec d’autres services Meta et peuvent être revendues à des tiers à des fins publicitaires et de profilage.
Signal utilise le même protocole de chiffrement, mais ajoute des protections supplémentaires — notamment le chiffrement de l’expéditeur — qui limitent considérablement ce que l’application apprend sur vous. La seule information que Signal peut communiquer à un tiers est votre numéro de téléphone, la date de création de votre compte et votre dernière connexion. C’est une différence fondamentale, même si les deux messageries se présentent comme « chiffrées de bout en bout ».
Depuis cette expérience, j’utilise Signal ou Threema dans la mesure du possible avec mes contacts.
Et après ?
Le Punkt MP02 reste une expérience que je recommande à ceux qui veulent mesurer concrètement leur dépendance au smartphone — non pas pour y rester, mais pour comprendre ce à quoi ils ont affaire. La déconnexion forcée révèle des réflexes qu’on ne voit pas depuis l’intérieur.
D’autres dumbphones méritent d’être explorés. Le Light Phone III, annoncé pour début 2025, figurait dans mes prochains tests à l’époque de cet article.
Note (mise à jour 2026) : depuis la rédaction de cet article, j’ai développé le HU Score, une grille d’évaluation pour mesurer dans quelle mesure un appareil, une application ou un service respecte l’utilisateur. Le Punkt MP02 y obtiendrait un score intéressant — c’est un test que j’envisage de publier.

